Diocèse de Lyon novembre 2000

Pastorale, sectes et nouvelles croyances



Les Témoins de Jéhovah



I - Présentation


Les Témoins de Jéhovah (T. J.) aiment à se présenter comme la 3e religion chrétienne en France. Or, le Rapport parlementaire sur les sectes de 1995 a répertorié la société des Témoins de Jéhovah parmi les mouvements sectaires. Elle y est mentionnée comme la plus importante des sectes françaises quant au nombre.


Elle regroupe à elle seule les ¾ du nombre des adeptes de sectes en France. Dans notre pays, le T. J. avec leurs sympathisants sont au nombre de 204.000 dont 118.000 membres actifs (les Proclamateurs) (1).


La plus importante secte française, elle l’est aussi par son poids financier. Selon le Rapport parlementaire sur les sectes et l’argent (1999) son actif net comptable est évalué à un milliard de francs, avec un chiffre d’affaires de 200 millions de francs par an et un patrimoine immobilier de 860 millions de francs.


La société mère : Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania est présente dans 234 pays au monde où elle intéresse 14 millions de personnes à sa doctrine. Il s’agit bien d’un phénomène planétaire.


Pour la seule ville de Lyon, il existe 11 congrégations d’environ 150 personnes chacune et 7 autres dans la proche banlieue, auxquelles s’ajoutent des groupes d’expression étrangère.

D’après une récente enquête SOFRES 67% des T. J. sont d’anciens catholiques. Qu’ont-ils en commun avec la foi chrétienne ? Que vivent-ils ? Malgré leur politesse et leur sourire chaleureux, sont-ils inoffensifs ?


(1) Les chiffres des effectifs viennent de leur propre comptabilité (fiable).



II - Historique


La société des T. J. est née aux Etats-Unis dans les années 1880, dans la mouvance du mouvement adventiste. Vivant la transition de la civilisation agricole à la révolution industrielle, certains américains avaient l’impression de vivre la fin d’un monde… la fin du monde. Des leaders adventistes tentèrent d’en calculer la date exacte à partir de la Bible.


Dès 1876 le fondateur des T. J., Russel, pasteur adventiste, proclama la bonne nouvelle du retour invisible du Christ le 22 octobre 1874. il annonça à ses disciples, les Etudiants de la Bible, leur transfert au ciel pour le 9 avril 1878 puis pour octobre 1881 et avril 1918. Il reprit à son compte la prédiction que 1914 verrait le début du millenium et du règne du Christ sur la terre. En attendant cette date, il entreprit de recruter les 144.000 élus (Ap. 7,4) qui seuls seraient sauvés à condition de suivre sa doctrine. Pour cela, afin de diffuser ses idées, il fonda une entreprise la Watch Tower Society (toujours actuelle) sur le modèle des sociétés commerciales, dont le siège fut installé à Brooklyn à New York. Il prédisit ensuite l’effondrement des Eglises chrétiennes pour 1918, la disparition des républiques pour 1920, la résurrection des patriarches de l’Ancien Testament pour 1925.


Son successeur, Rutherford, fit de la société une multinationale centralisée et totalitaire, polarisée sur la propagande. En 1931, il donna aux étudiants de la Bible le nom de Témoins de Jéhovah pour se démarquer des Eglises chrétiennes. Il réforma la doctrine. Prévoyant que le nombre de 144.000 serait bientôt atteint, il affirma qu’il existait une 2e classe de chrétiens qui, pour éviter l’extermination de Jéhovah au jour du jugement, devaient “prendre le baptême” des T. J. Leur recrutement devint désormais le nouvel objectif de la Société.


Une politique de conflit ouvert et de provocation contre les Eglises et les Etats assura la cohésion interne. En 1918, Rutherford fut condamné à 80 ans de prison pour complot contre les Etats-Unis (il fut libéré au bout de 11 mois). Unis contre le monde extérieur, les Témoins étaient mieux disposés à obéir à l’Organisation Théocratique.


En 1942 Rutherford fut remplacé par un Collège Central d’une quinzaine de membres dirigés par un président : Knorr puis Franz. Ils continuèrent de présenter la menace de la fin du monde comme imminente mais l’agressivité fut remplacée par la politesse et la sympathie. Ils affinèrent le quadrillage de la planète et l’expansion de la société devint le souci majeur de chaque témoin.

En 1966, un fléchissement de la progression incita les dirigeants à un nouveau calcul de la date du jour J qui fut prévu pour octobre 1975. Le résultat fut une augmentation de + 163% du nombre des adeptes entre 1967 et 1975. Depuis, prudence oblige, aucune date n’est annoncée.


En 1974, le Collège Central publia une traduction de la Bible : Traduction du Monde Nouveau contestée par les exégètes et traducteurs de toutes les confessions. Elle comporte de nombreuses falsifications du texte sacré, visant essentiellement à cautionner la doctrine T. J. et à réduire le rôle du Christ et gommer sa nature divine.


Pendant plus d’un siècle, la Société a connu une expansion rapide et progressive, malgré les schismes, épurations et exclusions. Les dirigeants (actuellement Henschel à leur tête) ont su planifier la propagande sur toute la planète. Grâce à une administration rigoureuse, ils ont mis au point une “machine à recruter” au rendement extraordinairement efficace.


Cependant, les réalités de l’histoire de leur organisation sont le plus souvent ignorées des témoins eux-mêmes.



III - La doctrine actuelle


Inspirée par le courant fondamentaliste américain du début du siècle, la doctrine a subi de nombreux changements, contradictions, retours en arrière, au gré de la fantaisie des dirigeants. Chaque point affirmé est prouvé par des versets bibliques isolés du contexte.



IV - Organisation


Toutes les activités des T. J. sont planifiées par le Collège Central à Brooklyn. Une organisation précise, solidement hiérarchisée, avec des échelons recouvrant des secteurs géographiques de plus en plus vastes, assure la conformité aux directives.

A chaque niveau, des surveillants ont la responsabilité de transmettre les instructions de l’échelon supérieur et de contrôler l’uniformité des comportements et des croyances. Les fonctions sont exercées bénévolement (excepté celles à plein temps).


Régulièrement des Assemblées de secteurs réunissent des milliers de Témoins pour un jour ou deux d’enseignement et d’exhortation.


A la base, les T. J. d’un même quartier sont regroupés en Congrégation (maximum 200 personnes). Celle-ci se réunit chaque semaine dans une Salle de Royaume.


Dans chaque pays, des volontaires vivent pour une durée déterminée dans une maison communautaire : un Bethel où ils assurent la diffusion des publications dans le pays. En France, les 300 bethélistes de Louviers (Eure) ne disposent d’une couverture sociale que depuis 1993.


Les activités sont organisées autour de deux pôles : l’étude et la prédication.


L’étude:

Une formation stricte et permanente est assurée uniformèment dans le monde entier par des multiples ouvrages produits par le Collège Central. Essentiellement, deux revues : La Tour de Garde, tirée à 22 millions d’exemplaires en 132 langues, c’est actuellement le journal religieux qui a le plus fort tirage du monde. Et Réveillez-vous, tiré en 20 millions d’exemplaires.

L’étude des ouvrages consiste en un exercice de questions-réponses pour lequel il faut mémoriser ou paraphraser les passages du texte étudié.

5 heures par semaine réparties sur trois réunions y seront obligatoirement consacrées par chaque T.J. C’est là que sont enseignées et exercées des techniques précises de prosélytisme.


La prédication :

Aucun T. J. ne peut s’y soustraire. Le minimum imposé au proclamateur de base est de 10 heures par mois de porte à porte (70 heures pour mériter le titre de pionnier ; 150 heures pour le pionnier spécial qui touche une rétribution financière). Effectuée deux par deux (un débutant et un plus ancien) cette activité doit être méthodique et régulière. Les quartiers sont quadrillés et les visites programmées lors des réunions. Le but est d’engager la personne visitée dans l’étude d’un ouvrage du Collège Central sous le prétexte d’une étude biblique gratuite à domicile.


Actuellement de nouvelles méthodes se mettent en place : dans les magasins et les lieux publics, par téléphone.

Les T. J. n’ont pas de vie sacramentelle. Ils sont autorisés à prendre le baptême (par immersion) quand ils peuvent prouver leurs compétences à vivre dans la vérité. Ils n’ont pas de culte au sens liturgique. La seule fête qu’ils célèbrent, une fois par an, le Mémorial, commémore la mort du Christ.


V - Les T. J. en France


Les T. J. sont en France depuis le début du siècle. Ils existent en tant qu’association loi 1901 depuis 1981. Le statut d’association cultuelle (loi 1905) leur a été refusé en 1985 par le Conseil d’Etat en raison de leur refus des transfusions sanguines que en tant que thérapeutique d’urgence, est une atteinte à l’ordre public. Cependant, ils n’ont pas renoncé à obtenir cette affiliation pour les avantages fiscaux qu’elle octroie sur les offrandes des fidèles. A ce jour, le fisc réclame à la Société des T. J. 300 millions de francs pour les taxes (et pénalités) sur les dons perçus.


En fait, le statut juridique des T. J. reste ambigu et non déterminé. Ils bénéficient d’un régime de faveur de la part des Tribunaux Administratifs qui, considérant qu’ils sont en fait, localement, des associations cultuelles, leur accordent, à ce titre, une exonération de la taxe foncière due pour leurs Salles de Royaume. Ce régime de tolérance à leur égard fait jurisprudence. Il présente l’avantage de tenter de désamorcer l’opposition. Ce que les T. J. entretiennent face à un cadre trop rigide ; leur complexe de persécution les rendant plus faciles à manier par leurs dirigeants.


VI - La vie du témoin


En devenant T. J., le nouvel adepte se livrera à une restructuration en profondeur de sa vie intellectuelle, psychologique, sociale et spirituelle. Il s’y engagera en toute confiance car on aura su le persuader que c’est la seule condition pour plaire à Jéhovah.

Il adoptera un mode de vie au service de l’organisation qui aura valeur de culte.


1 - Il acceptera tous les interdits de la doctrine : celui de s’impliquer dans toute activité sociale ou politique (y compris la participation aux fêtes et anniversaires) ; celui de l’immoralité sexuelle et de l’usage du tabac. Il portera sur lui une carte sur laquelle il affirme préférer la mort plutôt qu’une transfusion sanguine. Il n’entrera jamais dans une église pour le mariage ou les funérailles d’un parent, sous peine de se compromettre avec Satan. On cultivera en lui une répugnance viscérale envers les représentants des Eglises, véritables complices de Satan.


2 - Sa vie privée se verra réorganisée. Son emploi du temps sera quadrillé par l’assistance aux réunions, par ses activités de prédication (porte à porte) et par l’énorme quantité de littérature à étudier à la maison. Il devra fournir chaque mois un rapport d’activité dans lequel il doit comptabiliser ses heures de prédication et les revues placées lors de ses visites. Nombres destinés à être dépassés dans l’avenir. Toutes ces activités absolument obligatoires, réduiront d’autant sa disponibilité aux siens.


3 - La conversion de sa famille proche deviendra un enjeu capital. Si les manœuvres pour les convaincre n’aboutissent pas, le témoin sera invité à prendre les distances avec époux, parents, fratries. Il devra se protéger par tous les moyens contre ceux d’entre eux qui manifestent une opposition trop caractérisée à la vérité. Familles disloquées, divorces, rejets sont monnaie courante chez les T. J. Un témoin ne doit épouser qu’un autre témoin. Tout appui relationnel extérieur à l’Organisation est suspect.


4 - Sa mission devra se jouer dans un contexte de guerre théocratique. L’adversité extérieure (réelle ou illusoire) est telle, que seules, deux attitudes seront possibles : la défensive et l’attaque. Compassion et gratuité seront exclues. Par un entraînement rigoureux et régulier, il apprendra l’art de convaincre. Il s’exercera à perfectionner ses techniques argumentales. Il mémorisera tout un répertoire de réponses toutes faites, adaptées à chaque situation, à chaque objection. Pour un prosélytisme efficace, il apprendra à exploiter les drames et les malheurs du monde, auxquelles seront opposées des promesses paradisiaques concrètes.


5 - Il apprendra à faire abstraction de sa conscience personnelle, toujours contaminée par ce monde mauvais, et à s’en remettre intégralement au jugement de l’esclave fidèle et avisé. Seul ce qui est pensé par lui est pensable.

Il sera motivé et armé pour faire taire ses doutes et ne jamais poser de questions sur la validité de la doctrine : ce sont autant de tentations de Satan. Il devra renoncer à son esprit critique, sa réflexion personnelle, à la spécificité de sa personnalité et à sa créativité. Seule la conformité au modèle imposé est garante de fidélité.


6 - Sa vie spirituelle sera délimitée par les exigences de perfection morale à atteindre. Elle se mesurera uniquement en terme de performances comportementales, toute vie intérieure ayant été évacuée. Dieu résidant au ciel et ne se déplaçant pas, le rencontrer personnellement est impossible. La relation à Lui se réduira à un lien juridique. En aucun cas sa Parole ne peut être comprise sans le commentaire de l’esclave fidèle et avisé.


7 - Son zèle : l’étude et la prédication se nourriront d’une double racine :

Un complexe de supériorité : étant les seuls à être intègres et fidèles à Dieu, les T. J. font donc partie d’une élite qui seule sera sauvée. Cette certitude engendre réellement satisfaction, réconfort et enthousiasme. Mais elle sera assortie d’un sentiment de culpabilité : le témoin a une dette de sang envers ceux qui vont être exterminés parce qu’il n’aura pas fait assez d’efforts pour les convaincre.


La contrainte : l’obéissance parfaite des T. J. à tous les points de la doctrine sera assurée par une surveillance et un contrôle mutuel à tous les niveaux de sa vie conjugale, parentale, relationnelle. La délation est un devoir. Tout écart, toute faute non repentie est assortie de sanctions allant de la réprimande publique en grande assemblée jusqu’à l’exclusion. Mais la coercition la plus effective est celle de l’autorégulation générée par l’angoisse. En permanence, le T. J. est animé par la peur : peur de la vengeance de Jéhovah s’il n’est pas assez performant ou fidèle aux prescriptions ; peur des pièges de Satan qui cherche à le détourner de l’esclave fidèle et avisé ; par dessus tout, peur de l’exclusion auquel cas il ne serait plus protégé par l’Organisation et livré à ce monde mauvais voué à l’extermination divine.


VII - Situation actuelle


Depuis une dizaine d’années, l’activité des T. J. est en régression dans les pays occidentaux. Ces pays ont fait de réels efforts pour alerter l’opinion publique sur le danger des organisations sectaires. L’information a commencé à circuler.


En France, le recrutement ralentit (8400 baptêmes en 1989, contre 2245 en 1999) et les départs sont de plus en plus nombreux. Le taux de progression annuelle qui était de 7% à 10% jusqu’en 1988 est négatif depuis 1997. Il était de -3% en 1999. Cela signifie que chaque année, environ 3000 témoins quittent l’Organisation, soit par exclusion, soit par départ volontaire. Dans notre région, on estime qu’ils sont plusieurs centaines de plus chaque année.


Les séquelles qu’ils garderont d’une telle expérience font d’eux des victimes pour de nombreuses années, voire à vie. Déprimés, asséchés, robotisés, dégoûtés mais surtout culpabilisés et méfiants, ils se retrouvent la plupart du temps complètement isolés (ils avaient fait le vide autour d’eux). Ils auront besoin pour les accueillir et les accompagner, de personnes ou de groupes qui auront un peu compris leur vécu.

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